La journée d'un normalien de 1882

20/08/2026

Récit de N Fouilly, normalien de l'époque

"Cinq heures du matin.

L'horloge de Saint-Vincent n'a pas encore égréné ses cinq coups. Voici que près de là, à l'Ecole Normale, un son de cloche éclate, en notes joyeuses, monte dans l'air bleu de cette matinée de printemps. Et le coquet bâtiment couvert de tuiles rouges, qui sommeillait, semble s'animer tout à coup. Des fenêtres s'ouvrent, des voix s'entendent, l'Ecole s'emplit d'un bruit de ruche éveillée.

Au coup de cloche, il fallait s'arracher aux douceurs du lit, sauter, ronchonnant, hors des draps regrettés, s'habiller à la hâte, la tête lourde et les yeux fermés à demi, descendre en somnambule l'escalier qui conduisait à la salle d'étude, et tout de suite commencer la journée.

Je me rappelle cette salle silencieuse, où bruissaient le froissement des cahiers tournés ou le "cra-cra" des plumes sur le papier - toutes les têtes penchées studieusement en des poses d'attention intense - et la porte qui s'ouvre, un pas qui glisse sans bruit, le directeur qui vient faire sa tournée matinale, s'assurer que tout le monde travaille.

A sept heures, toilette... Et tout cela fugitif, car un moment après, les normaliens font une station au réfectoire pour la soupe du matin.

Cloche. Il est maintenant huit heures, et jusqu'à midi, l'Ecole retombe dans son studieux silence, au bourdonnement confus des leçons faites ou récitées.

Midi amène la délivrance et le réconfort du déjeuner.

Après une récréation qui durait jusqu'à une heure et demie et qui souvent était supprimée de fait, par une leçon de gymnastique, ou par le jardinage, nous nous remettions au travail.

De quatre à cinq, deuxième récréation. C'était la meilleure, la plus longue, la vraie. On se répandait dans le jardin, en flânant par petits groupes.

Là-bas, entouré d'une dixaine d'élèves, noir des pieds à la culotte, le directeur aimait à se promener ainsi avec nous, causait de toutes choses, nous forçait à penser et à lui répondre, examinait nos objections, toujours vif, intéressant, familier.

Voici bientôt cinq heures. Le professeur de mathématiques en avance de quelques minutes fait un tour du jardin avant sa classe du soir...

Cloche encore. De cinq à huit, leçons et étude. Puis après le dîner du soir, promenade dans la petite cour, ou, les jours de mauvais temps, dans le couloir. On tourne le long des murs, deux à deux, en chantant les vieux refrains, toujours les mêmes, que les anciens, pieusement, lèguent aux sauvages.

Neuf heures. Le moment béni du repos est enfin arrivé. On monte, en rang, au dortoir, où, vite, chacun s'insère dans ses draps. Et, tout le monde s'endort, après une journée si bien remplie, du sommeil du juste, qui est aussi le sommeil du normalien.


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